Un court cours par Heiner Frei - avec cas vidéo sur la Covid-19
Introduction
L’homéopathie, telle que définie par Hahnemann dans l’Organon de l’art de guérir (ORG), est un art qui prend du temps.1 En tant que méthode thérapeutique médicale la plus performante au XIXe siècle, elle était très populaire, si bien que les médecins homéopathes durent bientôt traiter de nombreux patients, si nombreux qu’ils manquaient souvent de temps pour réaliser de longues anamnèses. Clemens von Bönninghausen, médecin homéopathe à Münster et proche ami de Hahnemann, définît donc avec son accord une technique efficace d’anamnèse centrée sur la plainte principale du patient. Le choix du remède se faisait en fonction de la localisation, de la sensation et des constatations, des modalités et des symptômes associés, les modalités recevant le plus grand poids (ORG § 133).
Bönninghausen s’efforçait aussi toujours de mettre en concordance les symptômes caractéristiques du patient avec le genius d’un remède. Le genius est l’individuel, le caractéristique qui distingue un remède des autres. Il se montre dans les symptômes qui sont apparus de façon répétée et à différentes localisations lors des essais de remèdes, et qui ont également été guéris cliniquement par le remède. Dans le Taschenbuch thérapeutique de Bönninghausen de 1846, le premier répertoire d’homéopathie, les symptômes de genius sont listés à des degrés élevés (degré 3 à 5), tandis que les symptômes non caractéristiques présentent des degrés faibles (degré 1 et 2).2 La gradation de Bönninghausen est encore aujourd’hui la plus fiable ; aucun autre répertoire ne l’égale (tableau 1).
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Tableau 1 : La gradation des symptômes selon Bönninghausen |
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Degré 1 |
Symptôme observé une fois lors de l’essai du remède. |
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Degré 2 |
Symptôme observé plusieurs fois lors de l’essai du remède. |
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Degré 3 |
Symptôme observé lors de l’essai du remède et guéri cliniquement. |
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Degré 4 |
Symptôme observé lors de l’essai du remède et souvent guéri cliniquement. |
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Degré 5 |
Symptôme du quatrième degré qui a été mis en évidence par Bönninghausen dans le répertoire par un soulignement. |
Dans le but d’harmoniser les symptômes caractéristiques du patient avec le genius d’un remède, les symptômes polaires jouent un rôle central : tout symptôme pouvant présenter aussi un contraire est polaire, p.ex. soif / absence de soif, la chaleur améliore / la chaleur aggrave, envie d’air libre / aversion pour l’air libre. Il existe au total environ 160 symptômes polaires d’intérêt.
Le patient ne peut présenter qu’un pôle d’un symptôme polaire : il est soit assoiffé soit sans soif. Il en va différemment pour les remèdes, dont les symptômes d’essai sont la somme d’observations de plusieurs expérimentateurs : souvent les deux pôles y sont présents. Cinq expérimentateurs peuvent par exemple avoir observé le symptôme soif, un seul le symptôme absence de soif. Si la soif a aussi été guérie par le remède, le symptôme apparaît au répertoire au troisième degré, l’absence de soif au premier.
Pour guérir un patient présentant le symptôme soif, il est important que le remède couvre ce symptôme à un degré élevé (degré 3 à 5), et que le pôle opposé se situe à un degré faible (degré 1 ou 2). Si l’absence de soif était au troisième degré, le genius du remède ne correspondrait pas à la symptomatologie du patient et, d’après notre expérience, il ne guérirait pas le patient. Bönninghausen parlait alors d’une contre-indication. Lorsque nous analysons des cas non guéris dans lesquels le remède administré couvrait tous les symptômes, nous trouvons presque toujours des contre-indications négligées comme cause de l’échec.
L’analyse de polarité
Dans l’analyse de polarité (PA), les observations de Bönninghausen sont appliquées de manière systématique à tous les symptômes polaires, d’une part par l’exclusion des remèdes présentant des contre-indications, d’autre part par le calcul de la différence de polarité : pour la calculer, on additionne, pour chaque remède envisagé, les degrés des symptômes polaires du patient et on en soustrait les degrés des symptômes contraires correspondants.
Plus la différence de polarité est élevée, plus le remède correspond à la symptomatologie caractéristique du patient, à condition qu’il n’existe pas de contre-indications.3
Pour l’analyse, il faut utiliser, si possible, au moins cinq symptômes polaires. Pour les recueillir, l’anamnèse homéopathique habituelle est complétée par des listes de contrôle (pour les affections aiguës) et des questionnaires (pour les affections chroniques), sur lesquels les patients peuvent souligner les symptômes qu’ils ont observés chez eux. L’accent est mis sur les symptômes polaires.
La procédure qui peut sembler compliquée en théorie est simple et efficace grâce à un logiciel approprié, basé sur le Taschenbuch thérapeutique de Bönninghausen de 1846.9
Elle devient immédiatement compréhensible lorsqu’on l’illustre par des cas cliniques.
Cas clinique : Homéopathie dans la Covid-19, patiente 26 ans
Dans cette vidéo, Heiner Frei montre l’anamnèse homéopathique pour les affections aiguës à travers le cas d’une patiente atteinte de la Covid-19.
Cas clinique : Reto N, 6 ans, maladie main-pied-bouche
Reto a depuis un jour de la fièvre à 40°, hypersialorrhée et de fortes douleurs buccales qui l’empêchent de manger et de dormir. Il peut boire, mais seulement de petites quantités. De plus, il présente une toux rauque, un nez bouché et l’enfant souffre de douleurs abdominales. Ce matin est apparu en plus un érythème vésiculeux douloureux autour de la bouche, sur les paumes des mains et la plante des pieds. Les parents sont très inquiets car ils mettent la maladie en relation avec une piqûre de tiques survenue dix jours auparavant. Ils se présentent en urgence au cabinet.
À l’examen, l’enfant souffrant et fébrile est en état général nettement diminué. Un examen de la cavité buccale montre le constat principal : la muqueuse est couverte de vésicules douloureuses. Tous les signes sont typiques de la maladie main-pied-bouche, une maladie semblable à la fièvre aphteuse des animaux, souvent épidémique chez les enfants et durant en moyenne dix jours. À part des analgésiques, il n’existe pas de traitement de la médecine conventionnelle.
À partir de la liste de contrôle pour les affections aiguës ORL et oculaires, la mère note les symptômes suivants :
Douleurs buccales, rhinite catarrhale, toux sans expectoration, douleurs abdominales, insomnie entre 22h et 02h.
- Aggravation en mangeant-P*
- Aggravation après avoir mangé-P
- Aggravation au toucher-P
- Hypersalivation-P
- Absence de soif-P
- Inspiration gênée-P
- Aggravation en étant assis courbé-P
- Amélioration en plein air-P
- Amélioration par le froid-P
- Aggravation par la chaleur ambiante-P
*P = Symptômes polaires
Ce patient présente de nombreux symptômes polaires. Nous effectuons d’abord la répertorisation uniquement avec ceux-ci. Souvent ils suffisent pour déterminer précisément le remède.
Tableau 3 : Répertorisation (CLIQUEZ - pour une vue agrandie)
Explications du tableau 1 : Fiabilité des symptômes : Vert = élevé, Jaune = moyen, Rouge = faible ; < = s’aggrave par ; > = s’améliore par ... Syndrome du patient : se trouve sous la ligne bleue et au-dessus de la ligne rouge. Pôles opposés : sont en italique et se trouvent sous la ligne rouge. Calcul de la différence de polarité : on additionne les degrés des symptômes polaires du patient pour un remède donné. On en soustrait la somme des degrés des pôles opposés : le résultat est la différence de polarité (exemples : Sabina 28-3=25, ou Spongia 17-12=5). Plus la différence de polarité est élevée, mieux le remède correspond à la symptomatologie du patient, à condition qu’il n’y ait pas de contre-indications. Contre-indications, CI : Les pôles opposés dans la zone de genius (degrés 3-5) sont comparés au degré du symptôme patient. Si ce dernier est à bas degré (1-2) et que le pôle opposé est à haut degré (3-5), le genius du remède ne correspond pas à la symptomatologie caractéristique du patient ; le remède est donc contre-indiqué. (Exemple : pour Bryonia, le symptôme patient absence de soif est au degré 1, mais le pôle opposé soif est au degré 4, c.-à-d. que la soif est un symptôme de genius de Bryonia. Ce remède ne convient donc pas parfaitement à la symptomatologie du patient et ne le guérira pas). Les colonnes avec contre-indications, CI, et contre-indications relatives, (CI), sont grisées pour être repérées d’un coup d’œil.
Quatorze remèdes couvrent tout, mais douze d’entre eux présentent des contre-indications. Pratiquement seul Sabina est envisageable, avec une différence de polarité remarquable de 25, couvrant donc les symptômes de façon hautement spécifique.
Administration du remède et évolution
Reto reçoit une dose de Sabina C 200.
Une amélioration rapide suit : la fièvre baisse en quelques heures, les douleurs diminuent et l’état général se normalise encore le même jour. Le lendemain, les vésicules buccales et l’éruption cutanée ont pratiquement disparu.
Cas clinique : Frederik I, 4 ans, amygdales hypertrophiées
Frederik est amené au cabinet pour un fort ronflement. Son nez est depuis longtemps peu perméable, bien qu’il n’ait pas de rhume. Il dort la bouche ouverte et fait à plusieurs reprises des pauses respiratoires. La nuit, Frederik sue tellement que l’oreiller et le drap deviennent très humides. Ses problèmes conduisent à une fatigue diurne fréquente. À côté de cela, c’est un enfant content qui tombe rarement malade.
À l’examen, on constate qu’il a un nez très étroit ; l’inspiration est donc bruyante. Et ses amygdales palatines sont fortement hypertrophiées (hyperplasie des amygdales). Nous en déduisons que les amygdales pharyngées sont également trop grandes et que l’obstruction nasale est principalement causée par celles-ci.
À partir du questionnaire pour affections chroniques ORL et oculaires, les parents relèvent les symptômes suivants :
Ronflement, nez bouché, sueurs abondantes
- Aggravation en position couchée-P
- Aggravation au lever du lit-P
- Aggravation en position assise-P
- Aggravation par l’effort physique-P
- Aggravation par les aliments chauds-P
- Respiration râleuse
Comme nous disposons de relativement peu de symptômes polaires pour ce patient, nous incluons aussi les symptômes non polaires dans la répertorisation.
Tableau 4 : Répertorisation (CLIQUEZ - pour une vue agrandie)

Onze remèdes couvrent tous les symptômes, mais seuls Lachesis, Phosphor et Causticum n’ont pas de contre-indications. Comme Lachesis présente la plus haute différence de polarité, il est le premier choix.
Administration du remède et évolution
Frederik reçoit donc Lachesis C 200.
Un mois plus tard, les parents étonnés rapportent que l’enfant dort désormais la bouche fermée et que le ronflement et les pauses respiratoires ont disparu. L’amélioration est de l’ordre de 90 %. Un examen de la bouche montre que les amygdales pharyngées ont également diminué nettement de volume.
Cas clinique : Celine Z, 8 ans, otite moyenne aiguë
Celine a depuis trois jours 38° de fièvre, rhinite et mal de gorge. La nuit dernière, d’importantes douleurs d’oreille gauche sont apparues et ont été seulement modérément soulagées par une compresse d’oignon. Elle arrive au cabinet pleurnicharde et surmenée.
À l’examen, on trouve un enfant enrhumé avec une voûte palatine rouge et un tympan gauche très rouge. Le reste du statut est sans particularité.
À partir de la check-list pour affections aiguës ORL et oculaires, la mère note les symptômes suivants :
Rhinite catarrhale, mal de gorge, douleurs d’oreille, désir de compagnie
- Oreille gauche-P
- Enveloppement améliore-P
- Position couchée améliore-P
- Le repos améliore-P
- Aggravation au réveil-P
- Soif-P
- Aliments chauds améliorent-P
- Avaler aggrave-P
- Aggravation en mangeant-P
- Tristesse-P
En raison du grand nombre de symptômes polaires, nous pouvons à nouveau effectuer la répertorisation uniquement avec ceux-ci.
Tableau 5 : Répertorisation (CLIQUEZ - pour une vue agrandie)

Douze remèdes couvrent tous les symptômes, mais seuls deux n’ont pas de contre-indications. Les patients de Natrium muriaticum veulent être seuls, or cette patiente a un désir accru de compagnie. Par conséquent, Graphites est le premier choix.
Administration du remède et évolution
Celine reçoit Graphites C 200 immédiatement au cabinet, et Natrium muriaticum comme réserve, au cas où les douleurs d’oreille ne diminueraient pas sensiblement sous six heures.
La fièvre et les douleurs d’oreille disparaissent très rapidement, si bien que Celine n’a pas besoin de prendre le second remède. La rhinite persiste encore deux jours puis disparaît. Le contrôle après 10 jours montre des conditions ORL complètement normales.
Effet de l’homéopathie ou placebo ?
Si nous voulons savoir, dans les affections aiguës, si l’homéopathie produit un effet, il faut démontrer que son action diffère de celle d’un placebo (traitement factice) en termes de rapidité de guérison ou d’ampleur de l’amélioration. En médecine conventionnelle, on sait que 60 % des patients atteints d’otite moyenne aiguë sont sans douleur sous placebo après 24 heures, 86 % dans les sept jours. L’homéopathie doit donc agir nettement plus vite si elle veut se distinguer du placebo.
À cette fin, nous avons mené dans notre cabinet deux études où les patients recevaient en première intention un remède homéopathique individualisé déterminé au cabinet. De plus, nous donnions aux parents un remède homéopathique de réserve à administrer à l’enfant si les douleurs d’oreille ne diminuaient pas sensiblement après six heures (procédure comme dans le cas clinique 3). Dans un premier groupe, nous avons traité 230 patients selon la méthode de Bönninghausen, sans analyse de polarité, et dans le second 48 patients au moyen de l’analyse de polarité.
Résultats
Dans le groupe Bönninghausen, 39 % des enfants étaient indolores après six heures. 33 % ont atteint l’absence de douleur avec le remède de réserve après 12 heures. 28 % n’ont montré aucune réaction à l’administration des remèdes.
Dans le groupe analyse de polarité, 41 % des enfants étaient indolores après six heures, 35 % supplémentaires avec le second remède après 12 heures. 24 % n’ont montré aucune réaction à l’administration des remèdes. (Figure 1).

La figure 2 montre que l’amélioration dans le groupe analyse de polarité est 2,4 fois plus rapide que celle observée sous placebo.

Discussion
L’analyse de polarité est une méthode simple, précise et reproductible de choix du remède, qui donne d’excellents résultats thérapeutiques. La condition en est une bonne observation du patient et la précision des formulations symptomatiques que nous utilisons pour la répertorisation. On ne peut pas entrer mécaniquement dans le programme les éléments soulignés sur un questionnaire ; en cas d’incertitude, il faut demander au patient comment il vit son symptôme. - Malgré cette exigence, les remèdes peuvent être déterminés rapidement, ce qui rend l’analyse de polarité adaptée à l’usage dans un cabinet de soins primaires à forte fréquentation.
Des homéopathes expérimentés pourraient se demander comment on peut traiter avec succès en se basant sur le Taschenbuch de Bönninghausen qui ne contient que 125 remèdes. En réalité, cela fonctionne très bien. Dans une étude antérieure, nous avons montré que le taux de réussite du choix des remèdes diminue avec la taille du répertoire : plus il y a de remèdes disponibles, plus la probabilité de trouver du premier coup le bon remède diminue. Apparemment, les anciens maîtres homéopathes disposaient déjà des remèdes les plus importants et obtenaient ainsi déjà de nombreuses guérisons.
L’étude sur les otites moyennes aiguës montre que l’homéopathie, utilisée correctement, est hautement efficace et largement supérieure à un traitement placebo.
Références
- Hahnemann S, Organon der Heilkunst. 6e édition. Éd. JM Schmidt, Haug-Verlag, Stuttgart, 1999.
- Boenninghausen Cv, Bönninghausens Therapeutisches Taschenbuch 1846, édition révisée 2000, éd. KH Gypser, Sonntag-Verlag, Stuttgart, 2000, p. XXXIII.
- Frei H, Polarity analysis, a new approach to increase the precision of homeopathic prescriptions. Homeopathy (2009) 98, 49-55.
- Frei H, Die Polaritätsanalyse in der Homöopathie - Ein präziser Weg zum homöopathischen Arzneimittel. Narayana-Verlag, Kandern, 2014.
- Frei H, Everts R, von Ammon K, Kaufmann F, Walther D, Hsu-Schmitz SF, Collenberg M, Fuhrer K, Hassink R, Steinlin M, Thurneysen A: Homeopathic treatment of children with attention deficit hyperactivity disorder: a randomised, double blind, placebo controlled crossover-trial. Eur J Pediatr (2005) 164: 758-767.
- Frei H. Die homöopathische Behandlung von Kindern mit ADS/ADHS - Ein systematisches Therapiekonzept. 3e édition. Haug-Verlag, Stuttgart, 2011.
- Frei H. Homöopathische Behandlung bei akuten und chronischen Erkrankungen - Effiziente Mittelfindung mit der Polaritätsanalyse. 2e édition. Haug-Verlag, Stuttgart, 2011.
- Frei H. Homöopathische Behandlung multimorbider Patienten - Sichere Arzneimittelwahl durch Polaritätsanalyse und Bönninghausen-Methode. Haug-Verlag, Stuttgart, 2011.
- Frei H, Hubele J, Polarity Analysis Software von Boenninghausens Therapeutischen Taschenbuch 1846 (Deutsch, Englisch, Spanisch), Austin, 2016 (voir : http://polarity-analysis.com).
- Del Mar C, et al. Are Antibiotics indicated as initial treatment for children mit acute otitis media? A meta analysis. BMJ 1997, 314:1526-1529.
- Frei H, Thurneysen A. Homeopathy in acute otitis media in children: Treatment effect or spontaneous resolution? Brit Hom J 2001, Oct, 90 (4): 180-182.
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